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L'image du mois

AUGUSTE DELENGAIGNE

Carte photo du 9 Juillet 1917

Hôpital Mixte d’Orléans

Cour d’honneur

Hospitalisé dans la salle Saint-Nicolas

Décoré ce jour de la croix de guerre avec palme (noté au dos de la carte).

Auguste Delengaigne dans la cour d’honneur de l’Hôpital Mixte d’Orléans (c) APHO

AUGUSTE DELENGAIGNE (1894 – 1951)

Dans la rubrique l’image du mois, nous avons choisi cette carte postale ancienne (carte photo), et allons vous raconter, l’histoire incroyable et tragique d’Auguste Delengaigne.

Auguste Delengaigne est né le 18 avril 1894. Il est le fils de François Delengaigne et Marine Descamps, ménagers dans le hameau de Verval (Pas de Calais) qui regroupait alors une centaine d’habitants, la plupart vivant de l’agriculture, principale source de revenus.

François et Marine eurent 9 enfants.

Adonis était l’aîné et Auguste l’avant dernier de la fratrie.

L’année de ses 21 ans, Auguste Delengaigne, agriculteur dans la ferme de ses parents à Verval, est mobilisé pour être affecté au 272 ème Régiment d’Artillerie.

Il combat avec bravoure dès les premiers mois de guerre. De la région de l’Argonne, le régiment est transporté le 10 juin 1915 près de Verdun, puis est engagé dans les attaques des Éparges et de Calonne.

Auguste devient soldat de première classe le 16 juin 1916.

Soldat courageux, il reçoit même une citation à l’ordre du régiment le 26 septembre 1916.

En juillet 1916, le 272ème est engagé dans la bataille de la Somme ou les combats perdurèrent jusqu’à la fin de l’année.

LA GRANDE GUERRE – Bataille de la Somme – Dépôt de munitions d’artillerie ©APHO

Durant les 3 premiers mois de l’année 1917, la division est au repos en Lorraine.

Son régiment est ensuite engagé sur le chemin des Dames en avril 1917.

Puis le régiment part à l’assaut du Mont Spin, le 4 Mai 1917 devant le Fort de Brimont qui contrôlait le nord de Reims.

Ce 4 Mai, sous l’impulsion énergique et éclairée de son chef, le Lieutenant-Colonel Vermot, le régiment enfonce la ligne ennemie et enlève de haute lutte plusieurs lignes de tranchées successives. Auguste Delengaigne, en se portant à l’assaut d’une tranchée ennemie, est touché et propulsé dans les airs par un obus.

Laissé pour mort, son compagnon d’armes part à sa recherche, plus de 24 h après. Il entend un gémissement dans un cratère d’obus et reconnait les traits d’Auguste malgré le sang et la boue collés à son visage.

Le corps disloqué du moribond est ramené dans la tranchée et les brancardiers le transportent jusqu’au poste de secours le plus proche ou des premiers soins lui sont prodigués.

Devant les membres déchiquetés, il est amputé par les chirurgiens militaires, certainement dans l’hôpital de campagne le plus proche à Prouilly, près de Chalon sur Saône.

Baraquement d’un hôpital de campagne en 1917. (c) APHO

Auguste est amputé des deux jambes, de l’avant-bras gauche, énucléé de l’œil droit, ce qui le rendit aveugle.

Tombé dans le coma, un long périple hospitalier débute pour notre soldat.

Son sauveur, son compagnon d’armes qui l’avait retrouvé dans le cratère d’obus, décède 3 jours après ce sauvetage dans la bataille de Moronvilliers qui, entre le 17 avril et le 20 mai a permis la conquête du massif et le dégagement des plaines de la Champagne.

Rapidement, Auguste Delengaigne est transféré à l’hôpital militaire de Villemin à Paris, accompagné de deux jeunes infirmières anglaises, qui assurent ses soins lors de ce déplacement. Ces infirmières, Nelly et Jessica, arrivées en décembre 1915 et affectées dans l’hôpital de campagne de Chalon sur Marne ont demandé au Commandant de la place de suivre le grand blessé.

PARIS – Hôpital Militaire de Villemin (c)APHO

Durant toute la guerre, l’Hôpital Militaire de Villemin, bien situé, car à côté de la gare de l’Est, est un hôpital d’accueil, de triage et de traitement. Il rendit les plus grands services aux grands blessés, même après l’Armistice.

Son frère ainé Adonis, et sa sœur Eliana allèrent le voir à Paris, mais ne purent échanger avec Auguste, toujours plongé dans un coma profond. Tous les deux purent converser avec les infirmières anglaises qui donnèrent des nouvelles de son état de santé.

Auguste fut transféré durant l’été à l’Hôpital Mixte d’Orléans en convalescence, où il se remettra peu à peu. Il était hospitalisé dans la salle Saint Nicolas, au rez de chaussée.

La salle Saint-Nicolas où Auguste Delengaigne fut hospitalisé dans l’Hôpital Mixte d’Orléans. ©APHO

C’est à l’Hôtel-Dieu d’Orléans, rue Porte Madeleine, que sa rééducation débutera dans le service de mécanothérapie et qu’il sera équipé de béquilles adaptées à sa taille.

Le 7 juillet 1917, à Orléans, Auguste fut décoré de la croix de guerre, haute récompense militaire, pour sa conduite exceptionnelle au front. Il posa pour le photographe présent sur place, dans la cour d’honneur de l’Hôtel-Dieu, soutenu par deux infirmiers.

À 23 ans, après plusieurs mois d’hôpital, il rentre à la ferme familiale au Verval, dans un triste état et s’enferme dans un mutisme pendant plusieurs semaines avec des tendances suicidaires. C’est sa sœur Eliana qui va le sortir de là en lui proposant de tenir avec elle un estaminet sur la place du village d’Alquines, petite bourgade proche de Verval. Eliana s’associa avec son frère et dénomma leur café « Au grand mutilé ». Vu la célébrité de son frère, la clientèle fut nombreuse.

Auguste retrouva le gout de vivre et se déplaçait seul dans les rues d’Alquines avec ses deux béquilles, ou parfois en fauteuil roulant que son frère Alfred avait ramené de Calais. Il était toujours accompagné de son chien qu’il avait adopté et, parfois, au lieu de le guider, ce chien faillit le faire tomber de nombreuses fois.

Lorsqu’il croisait ses voisins et amis, il les reconnaissait à leur voix.

Ci-dessus, l’inauguration du monument aux morts d’Alquines, le 24 juillet 1921. Les deux infirmières anglaises posent derrière Auguste pour la photo, assis dans son fauteuil roulant. Auguste garda contact avec ces garde-malades qui l’ont soigné des mois durant, jusqu’à sa mort.

Auguste Delengaigne fut rapidement Chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur, par décret du 16 janvier 1921, puis officier le 17 novembre 1933.

Une grande fête fut organisée en son honneur le 6 mai 1934, et l’ancien Ministre des Pensions, Maurice Dormann lui remit la rosette d’officier de la Légion d’honneur devant de nombreuses personnalités et plus de trois mille personnes.

Il décéda le 5 avril 1951 à Alquines, et fut considéré comme le plus grand mutilé de France de la guerre 1914-1918. Son nom sera donné à la place du village d’Alquines et ajouté au monument aux morts du village.

(c) Philippe MINSTER / APHO / Avril 2021

Source :

Famille Delengaigne – Descamps

Archives hospitalières du CHR d’Orléans et APHO

Journal la Voix du Nord.

Archives départementales de la Somme

Commune d’Alquines

Bibliographie :

Le Tronc de Claude Cenci Delengaigne, livre édité à compte d’auteur

Additif :

Auguste Delengaigne était le grand-oncle de Claude Cenci. Claude a rencontré pour la 1ère fois Auguste à l’âge de 9 ans venant de Tarascon ou il était réfugié pendant la guerre de 39-45 avec ses parents.

Claude Cenci est le petit-fils de Adonis et Maria Delengaigne.

Ses parents sont Jeanne et Marino.

Nous remercions Claude Cenci pour les longs échanges téléphoniques qu’il a bien voulu nous accorder lors de cette étude réalisée à partir de cette carte photo prise à Orléans en 1917. Merci également à Anne-Marie Rispal pour la relecture.